Main droite : Soros prétend corriger l’imperfection des systèmes. Main gauche : spéculateur, il ne se sent pas socialement responsable des conséquences de ses investissements. Un exemple parlant avec l’agrobusiness d’Adecoagro.

Une mise en perspective des activités du Soros Fund Management (SFM) et de l’Open Society met en lumière le double discours de George Soros et discrédite sans appel ses discours philanthrocrates, de lutte contre la pauvreté, et de souhait que les bénéfices dans les industries extractives bénéficient à tous (on renverra ici à l’ITIE / EITI et à la coalition sorosienne Publiez Ce Que Vous Payez (Publish What You Pay). Bien qu’ayant récemment réduit ses parts[1], Soros a investi massivement depuis maintenant plusieurs années dans Adecoagro SA, l’une des principales entreprises d’agroalimentaire sise en Amérique latine (Uruguay, Argentine, Brésil) où elle dispose de 269 000 hectares de terres productives et d’installations industrielles.

Adecoagro produit des denrées alimentaires (riz, sucre, lait, tournesol, maïs, blé, soja, éthanol…) et des énergies électriques et renouvelables. L’entreprise annonce fonctionner « selon un modèle de production durable, axé sur […] le développement continu de notre peuple et les communautés que nous intégrons. »[2] De 2012 à 2015, son Chairman fut Abbas « Eddy » Farouq Zuaiter – selon le site du groupe[3], car le profil LinkedIn de Zuaiter annonce qu’il occupe toujours ce poste, et ce depuis janvier 2011 ; il occupa en outre un haut poste au Soros Fund Management de septembre 2002 à avril 2013.[4] Selon Bloomberg, Zuaiter serait par ailleurs directeur chez OpHedge Investment Services LLC[5], dont le Soros Fund Management est l’un des propriétaires.[6]

adecoagro-zuaiter-sfm

Zuaiter n’est pas le seul membre du Soros Fund Management à faire partie du bureau directeur d’Adecoagro ; on y trouve aussi Alan Leland Boyce, cofondateur de la firme en 2002, et directeur (primé) des « situations spéciales » du SFM d’août 1999 à mars 2007.[7] Il dirigeait un portefeuille d’actions du Quantum Fund de Soros et était le responsable opérationnel pour les investissements de celui-ci en Amérique du Sud.[8]

Soros le philanthrope est-il en accord avec Soros le spéculateur ? Le 15 août 2012, le site Agrimoney rapportait qu’Adecoagro vend les terres agricoles 14 fois leur prix d’achat. Le site de San Jose à Santa Fe, en Argentine, a été vendu 1 212 $ l’hectare, contre 85 $ à l’achat en 2002.[9] En décembre 2012 en Uruguay, où Adecoagro possède des dizaines de milliers d’hectares, l’accaparement des terres agricoles uruguayennes par les investisseurs étrangers avait crû de 300% depuis 2000.

En douze ans, la part d’Uruguayens propriétaires de fermes avait chuté de 96 à 83%, tandis que dans le même temps, le nombre d’investisseurs étrangers possédant des fermes dans le pays était passé de 4 à 17%. Fin 2012, le nombre de fermes possédant plus d’un hectare de terrain s’étaient réduites, passant de plus de 57 000 à moins de 45 000.[10] Début janvier 2013, Adecoagro vendit Santa Regina, une terre agricole de 3 618 hectares. La vente fut de 7 370 $ par hectare, contre 625 à l’achat en 2002.[11]

Le 15 janvier 2013, Pratap Chatterjee de l’ONG CorpWatch incriminait directement Soros et Adecoagro pour leur action en Argentine, où le milliardaire fait du « killing buying and selling » de terres agricoles, qu’il transforme en zones de production de biocarburant. Le prix des terres a crû « dramatiquement » et pose par ailleurs la question de l’impact environnemental. Adecoagro a vendu la ferme de La Alegria, située à General Villegas dans la province de Buenos Aires ; achetée 5,9 millions de dollars en 2007, la société la revendit 13,7 millions en 2011 après l’avoir transformée en terre de production « durable » de soja, de maïs et de blé. Les prix ont fortement augmenté, notamment en raison de la demande en biocarburants (suite au lobbying, notamment américain, contre le charbon et le pétrole).[12]

Chatterjee rapporte les informations d’un rapport d’OXFAM (ONG proche de l’Open Society), « Les semences de la faim » (« Hunger Grains »). L’ONG critique la politique de transformation des terres agricoles en zones pour biocarburant, déportant les paysans hors de leurs terres afin de trouver de quoi manger pour survivre. OXFAM y souligne l’évidence : plus il y a de terres pour les biocarburants, moins il y en a pour permettre aux parents de nourrir leurs enfants avec des denrées de base, des fruits, des légumes et donc de la nourriture saine et nourrissante. Précisons toutefois que ce rapport s’attaque à la politique européenne de soutien aux agrocarburants mais ne mentionne pas – sans surprise – une seule fois les activités d’Adecoagro ; les Etats-Unis et les autres continents (l’Afrique notamment) ne sont pas visés. Le rapport attaque par ailleurs sévèrement les agrocarburants et demande à l’Union Européenne d’inciter les Etats européens à mettre fin « aux politiques de soutien aux agrocarburants ».

rapport-oxfam

En prenant appui sur un rapport de la FAO, OXFAM souligne que « l’un des principaux facteurs [des] augmentations de prix [des produits alimentaires] est la demande mondiale en agrocarburants. Une demande supérieure alors que l’offre stagne et mène inévitablement à une augmentation des prix. Une récente modélisation de l’impact des objectifs chiffrés d’incorporation d’agrocarburants dans les carburants traditionnels en Europe sur les prix des denrées alimentaires suggère que d’ici 2020, ces objectifs pourraient engendrer jusqu’à 20% d’augmentation du prix des oléagineux et jusqu’à 36% d’augmentation du prix des huiles végétales, ainsi que des augmentations de prix atteignant 22% pour le maïs, 21% pour le sucre et 13% pour le blé. »[13]

OXFAM critiquait également les investissements en biocaburants. Deux jours après le rapport, le Wall Street Journal rapportait que Soros investissait dans un projet sur l’éthanol au Mozambique, comme « alternative au charbon », pour six millions de dollars.[14]  Le Brésil et l’Union Européenne – où agit Adecoagro – font partie des investisseurs dans la production d’agrocarburants en Mozambique, comme le notait OXFAM.

En demandant à l’Union Européenne de cesser, OXFAM fait obstacle à un concurrent économique du Soros Fund Management. Quant à Adecoagro, c’est au Nigéria qu’en août 2013, l’entreprise décida d’investir, là encore dans un projet au sein de terres agricoles, la Kaboji Farm, pour du management et du « développement durable ».[15] Probablement pour le bien des populations locales, comme le firent Soros et Adecoagro en Amérique latine.

En dernier lieu, puisque business is business, Adecoagro se réjouit de la remise en cause de l’ALENA (en anglais, le NAFTA) voulue par Donald Trump et compte bien capitaliser sur les peurs et les difficultés géopolitiques. Mariano Bosch, directeur exécutif d’Adecoagro, où Soros possède encore 9,5% des parts, a déclaré au Financial Times que « le Mexique pourrait devenir un marché important pour nous si Trump continue à avoir des problèmes avec le Mexique. Nous voyons une opportunité d’intégrer ce marché. » Objectif : vendre du blé (dont le Mexique importe 98% des Etats-Unis), du riz et des produits laitiers.[16]

Thibault Kerlirzin

 

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s